Combien de volumes d’alcool pour un volume d’eau ?

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La Première Guerre mondiale vient brutalement mettre fin à cette belle époque, à laquelle restent associés les noms des  Mauretania, City of Paris et autres Ville de Tunis. Et l’on se souvient que les premiers traversaient l’Atlantique en cinq à six jours, le dernier reliant Marseille à Alger en quelque vingt-sept heures.

Quatre ans plus tard, la guerre est finie. Les paquebots allemands sont répartis entre les pays vainqueurs, qui les rebaptisent avant de les remettre à l’eau. Pour la Compagnie générale transatlantique comme pour ses rivales, l’avenir s’annonce lumineux, tant les contacts commerciaux se multiplient entre la vieille Europe, qui paraît plus vieille que jamais, et les États-Unis. Enthousiaste, celle que l’on connaît maintenant sous le nom paradoxal de French Line lance le Paris, qui ne compte pas moins de 11 étages de ponts et 3 246 places à bord.

Las, c’est compter sans le protectionnisme américain qui, à deux reprises – en 1921 puis 1924 -, limite de manière drastique les quotas d’immigration. L’entrepont se vide brutalement et, avec lui, les caisses des compagnies, qui multiplient les offres pour attirer les malheureux 161 500 Européens du quota annuel auxquels il est encore permis de rejoindre la terre du rêve américain.

Décidément, les pauvres ne sont plus assez nombreux, mais l’on trouve vite le remède à la crise, qui consiste à réutiliser de manière différente les espaces désormais désertés. On crée deux nouvelles classes – cabine et touriste – que vient immédiatement remplir une bourgeoisie moyenne américaine qui s’est rapidement enrichie pendant la guerre et qui entend bien profiter de ses dollars pour en gagner plus encore dans la reconstruction européenne, ou tout simplement pour prendre le soleil sur la Riviera française. Quant aux cabines de luxe, elles n’ont jamais désempli et ne créent aucun souci aux compagnies de navigation. Le cinéma est en plein essor, les stars toujours plus riches, donc plus voyageuses.

Ile-de-franceLe 14 mars 1926, la French Line organise le premier départ de l’Ile-de-France. À son bord, 1 500 personnes et un hydravion, qui partira en éclaireur, au terme du voyage, pour porter au plus vite le courrier à terre. Ce paquebot est une splendeur, tour de verre et de marbre; le premier bateau Arts déco.

De grandes surfaces, des formes simples, des lignes pures… L’architecture et la décoration navales s’ouvrent enfin à la modernité. On a débarrassé les salles de tous les ornements inutiles, et les motifs lumineux éclairent désormais avec beaucoup de douceur les gris et les jaunes des pierres murales. Les décorateurs ont particulièrement soigné les 153 cabines et appartements de luxe, dont aucun décor n’est identique.

Le clou du bateau est le grand escalier, dit « la grande descente », à double révolution sur trois niveaux, qui permet aux dames de soigner leur apparition dans le hall central – robe étroite et chapeau cloche. Elles déambulent ensuite dans les couloirs, parmi les boutiques, les salons de coiffure et un succursale du Bon Marché. L’Ile-de-France, on l’appelle « la rue de la Paix de l’Atlantique », c’est tout dire !

Les Américains l’apprécient particulièrement, parce qu’ils ont des dollars à dépenser, et surtout parce qu’à son bar on trouve tous les meilleurs alcools quand chez eux, au pays de la liberté et du libéralisme, ils subissent depuis 1919 la dure loi de la Prohibition. Une traversée de l’Atlantique se compte en jours, mais aussi en bouteille de champagne… Dans ces années-là, on en débouche jusqu’à 10 000, dit-on.

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